Flashbacks. Auren petite fille, apprentie pianiste grâce aux leçons prodiguées par sa grand-mère, jusqu’à ses 20 ans. Sans pression, sans enjeu autre que le plaisir et la maîtrise des accords. Auren jeune fille : en classe prépa HEC, le chant devient une échappatoire et les premières chansons voient le jour. Auren, femme en devenir : en travaillant en maison de disques, elle comprend que sa place est sur scène plutôt qu’en coulisses. Sélectionnée au Centre des écritures de la chanson d’Astaffort, elle en sort convaincue de sa vocation, assure les premières parties de Francis Cabrel, puis, autour d’un premier album paru en 2013, de Benjamin Biolay et Alex Beaupain. Suite à un concert de Calexico qui l’a enthousiasmée, Auren dépose ses maquettes au groupe américain. Il tombe sous le charme. Le deuxième effort d’Auren, Numéro (2019) est donc enregistré à Tucson, Arizona. L’enthousiasme est là, tant du point de vue critique que public. Mais les ailes d’Auren sont coupées par la pandémie. Qu’à cela ne tienne, celle-ci ne se laisse pas abattre, et rebondit avec l’aussi poétique que politique Il s’est passé quelque chose, s’offrant même un duo avec Jeanne Cherhal : « Vivante ». Résultat :il est couronné du Prix Charles-Cros.

C’est en tournée au Québec que les chansons de ce quatrième album prennent forme. « Le temps est un allié de l’artiste… et Réciproque en aura beaucoup demandé », confie Auren.  Il reflète ce qu’elle a besoin de poser sur papier face aux méfaits d’une cause « soi-disant nationale », l’endométriose. Auren a traversé le parcours douloureux de PMA, une grossesse extra-utérine la condamnant à être une femme « nullipare ». Incomplète, donc, dans l’inconscient collectif. Son couple a été mis à mal, lui aussi. La lumière, elle la trouve en courant en montagne. Pratiqué quotidiennement, le trail, qui la conduit jusqu’à prendre des dossards pour des courses, met son corps au service du mental. Il s’agit alors de catalyser la souffrance en musique et de retrouver la joie. 

Dont acte dans un studio qui lui est cher, le Melodium de Montreuil, avec une dream team de confiance. Nicolas Dufournet (La Femme, Bertrand Burgalat), à la guitare, basse, réalisation et mix, est attentif aux volontés d’Auren. La texture sonore doit être chaleureuse, organique, convoquant les seventies tout en appartenant au synthétique 2.0. S’y croisent les artistes ayant bercé son adolescence comme ceux qui l’inspirent aujourd’hui : Véronique Sanson, Elton John, Bowie période Life on Mars, Malik Djoudi, Sébastien Tellier… En résulte un « doux mélange », servi par Julien Noël aux claviers Cyprien Jacquet et Stéphane Bellity à la batterie, Scott Bricklin au Rhodes et autres claviers groovy. Les cordes majestueuses, arabisantes ou épiques à la Michel Colombier, bénéficient du savoir-faire de Laurent Valero. 

Enfin, d’agiles superpositions vocales permettent à Réciproque de résonner avec une densité inédite. Car au-dessus du piano, au centre de cette toile orchestrale, s’impose le verbe d’Auren. « Après la sidération, se mettre à nu était nécessaire à la guérison, confie-t-elle. C’est une question d'honnêteté morale, envers soi comme envers les autres. » S’inscrivant dans le paradigme de la santé mentale qui, s’il est de plus en abordé au travers du prisme pop, reste délicat à dérouler du point de vue narratif, Réciproque balaye les larmes comme les clichés. Encouragée par la lecture de Chloé Delaume, Virginie Despentes, Cécile Coulon et autres Kae Tempest, galvanisée par la peinture de Frida Kahlo, bouleversée par Valeria Bruni-Tedeschi dans L’Attachement, Auren s’est sentie moins seule. Et plus sûre encore de son art.